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  • Elise Dottrens

INTERVIEW ! Elise Thiébaut, "Ceci est mon sang."

Rowenna bookclub: Vous l'avez lue une fois, deux fois, autant de fois qu'il faut pour se faire du bien avec son langage cru et plein d'humour, NOUS AUSSI ! Et voilà en avant première pour vous, SON INTERVIEW ! Voici, mesdames messieurs, Elise Thiébaut, avec "Ceci est mon sang. Une petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font."

Dans un livre plein d'humour et de sagesse, l'autrice nous livre une partie d'elle même, de son histoire, de son intimité. Journaliste et féministe, elle a su mettre les mots pour nous expliquer le pourquoi du comment sur les règles et tout ce qui les entoure.



Que signifie être féministe pour vous ?


Pour moi ça relève de l’évidence d’être féministe, parce que vivant dans un monde patriarcal ou il y a une inégalité institutionnelle entre les femmes et les hommes, je trouve indispensable d’œuvrer pour l’égalité.

L’inégalité structurelle des genres est la source de toutes les autres inégalités. Si, depuis la naissance, on apprend à considérer qu’un de nos parents a plus de valeur que l’autre, on va intégrer comme une vérité la hiérarchie selon laquelle chacun a une valeur intrinsèque selon son genre, sa couleur de peau, sa classe sociale, son origine, etc.. Pour moi, le féminisme est une forme d’humanisme, qui nous apprend à coopérer en tant que groupe dans un sens qui est plus propice au bonheur des unes et des autres.


Quelle est la prochaine étape pour que les hommes s’impliquent à la fois dans la santé menstruelle, les coûts etc. ?


Souvent, quand je parle du cycle menstruel lors de mes conférences, je me tourne vers les hommes et/ou les garçons et je leur demande « et qu’est ce que vous croyez qu’il se passe pendant ce temps dans votre corps ? »

Eh bien il se passe aussi des choses dans leur corps en lien avec des hormones !

Il faut conscientiser les garçons en leur donnant un équivalent masculin. Quand un petit garçon fait sa première carte de suisse dans son lit en éjaculant pour la première fois, aucune fête n’est organisée. Pourtant cela signifie qu’il est prêt à se reproduire, tout comme une jeune femme quand elle commence ses règles. Je leur explique donc que, biologiquement, le sperme et le sang menstruel sont équivalents. Et pourtant, l’un est stigmatisé, l’autre pas.

Il faut donc les informer quant à ce qui se passe dans leur corps et au rôle qu’ils vont jouer dans la reproduction : les hommes sont féconds de la puberté à la mort 365 jours sur 365, les femmes seulement 4 jours par mois en moyenne, il serait bien qu’ils prennent conscience de leur responsabilité en la matière pour éviter que tout ne repose que sur les femmes, notamment la contraception – mais aussi la parentalité, qui gagnerait à être mieux partagée.

Comment peut-on faire pour faire accepter à la société que, oui, nous avons nos règles et cela nous rend plus à fleur de peau, pour diverses raisons, mais que notre voix a tout de même le droit d’être entendue ?


Il faut voir les deux aspects de ce phénomène, c’est à dire ce qui relève du syndrome prémenstruel (PMS) et ce qui relève des stéréotypes. Plusieurs études ont été faites sur notre biologie. L’une d’entre elles dit que les taux hormonaux sont les mêmes chez toutes les femmes, mais qu’elles vont y réagir différemment. Les réactions changent aussi selon la période de la vie. Une deuxième étude, faite par Robyn Stein De Luca, montre que plus une personne pense qu’elle va commencer son PMS, plus son PMS va être intense. Il faut dire que les règles sont vécues comme quelque chose de négatif, non seulement parce qu’elles font mal mais aussi parce qu’elles sont stigmatisées par la société. Donc quand on sent que l’on va commencer cette période, quelque chose dans notre corps se prépare, comme s’il avait peur, et on est de plus mauvaise humeur. Je ne dis pas par là que cette chute d’hormone est dans notre tête, elle existe bel et bien, mais les réactions sont diverses chez les personnes, en fonction de leur état de santé. Si elles souffrent d’endométriose, par exemple, les règles peuvent être douloureuses jusqu’à constituer un véritable handicap. Les migraines peuvent aussi être insuportables. Et pour certaines personnes, les fluctuations hormonales vont entraîner des symptômes dépressifs très pénibles, à certains moments de leur vie, qui en plus sont utilisés comme des arguments contre elles. Quand quelqu’un souffre, on n’a pas à lui dire si sa souffrance est réelle ou imaginaire. On lui doit solidarité et respect.

Pour ce qui est des remarques négatives, souvent masculines, faites aux femmes quand elles s’expriment ou sortent du cadre, on pourrait les leur renvoyer, à eux qui, en passant, ont tout autant d’hormones que nous ! On dit ainsi de la testostérone, indispensable à la fabrication des spermatozoïdes, qu’elle rend les hommes agressifs. On pourrait répondre à « hé, t’as tes règles ? » par « hé, t’as pas trop de testostérone, par hasard ? » Seraient-ils d’accord avec ce portrait d’eux mêmes ? Je ne crois pas. Aucun être humain n’est otage de ses hormones, et ces stéréotypes ne servent qu’à nourrir les discriminations.


En Suisse, demain 14 juin, a lieu une grève nationale des femmes. On dit souvent que cette grève a lieu en Suisse parce qu’il y a encore beaucoup à faire dans notre pays. Comment percevez vous cela depuis la France ?


J’émets une réserve sur ce côté de « compétition », sur le fait qu’un pays soit en retard sur un autre dans certains aspects. Ce n’est pas une course.

On entend parler de la grève dans les milieux féministes, et je trouve ça super. Il y a une sorte de solidarité nationale dans cette grève qui est géniale, parce qu’elle implique une énorme partie des femmes. Plus généralement aussi, il est très intéressant de voir comment vous gérez votre nombre de particularismes en Suisse ; vous réussissez à faire une unité qui respecte tout le monde. Vous proposez avec votre grève un modèle que l’on pourrait étendre pour se faire évoluer les uns les autres.


Ça marcherait, une grève féministe en France ?


Je n’en sais absolument rien, mais on est en train d’envisager de lancer une initiative similaire en France pour le 8 mars 2020. Cela très bien marché en Islande, et nous sommes tentées de penser que cette mobilisation pourrait être un levier mondial pour résoudre les inégalités toujours très fortes envers les femmes : les reculs en matière d’avortement qui se profilent aux Etats-Unis, la précarité menstruelle, la santé gynécologique, mais aussi la pauvreté, les violences qui affaiblissent les femmes dans le monde entier. Or, nous avons besoin d’être fortes et unies pour relever les défis de l’avenir : le climat qui se dérègle, la biodiversité qui disparaît méritent que nous y consacrions toute notre énergie.





Propos recueillis par Elise Dottrens, 13.06.19 

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