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  • Virginie Da Costa

Patriarcat au masculin

Rédigé par Virginie De Vevey 


Quel bonheur d’avoir vu hier des maris, des pères, des frères, des amants, des potes, mouiller la chemise pour défiler à nos côtés. Cependant, j’ai réalisé que cette participation assumée à la grève féministe n’était pas si aisée pour nos homologues masculins. Je pense à tous ces regards furtifs, sourires à peine assumés que j’ai croisé. Ces hommes semblant dire « oui je sais... vous faites bien mais c’est difficile en tant que « mec » de savoir comment prendre part à tout ça ». Pensées également pour tous ces messieurs qui dans l’ombre ont permis de diminuer progressivement les injustices touchant les femmes. Ma mère m’a par exemple rappelé hier que c’est également grâce à mon père qu’elle a pu s’épanouir professionnellement et occuper un poste à responsabilités.


Au lendemain de cette journée historique pour les citoyennes helvétiques, j’ai voulu illustrer les limitations du patriarcat en relevant, et en rappelant, son impact aliénant sur nous tous, quel que soit notre genre. J’ai pour cela choisi de rappeler que les hommes sont eux aussi entravés dans leurs quotidiens. Virginie Despentes 1 (2006) décrit dans son magnifique ouvrage King Kong Théorie à quel point l’Etat dogmatise ses citoyens afin de mieux servir ses intérêts. Elle relève, lorsqu’elle défend la valorisation d’une paternité active, que « Le regard du père sur l’enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu’elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu’elles sont capables de force physique, d’esprit d’entreprise et d’indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d’une punition immanente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l’armée et de l’Etat. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignement à la féminité ». Dans notre société, une femme ne peut pas être à la fois séduisante, ambitieuse (oooouh la rageuse), intelligente, drôle, aventurière, sans être vécue comme dangereuse et castratrice. Dans notre société, un homme ne peut pas être viril, tout en étant sensible, soigné (oooouh le métrosexuel), sans être taxé de faible.


Je sais que mon père a toujours souffert de ne rencontrer que peu d’hommes parmi ses contemporains avec qui il pourrait avoir des discussions sur les émotions suscitées par la beauté d’une œuvre d’art, ou par la lecture d’un livre. Il n’a que peu d’intérêts pour les rencontres se limitant au partage de banalités au sujet du dernier match de foot ou du dernier modèle BMW. Il a ainsi « choisi », à défaut de mieux, de préférer la compagnie de ses fleurs et de ses pinceaux. Je suis triste de cela car je suis persuadée que beaucoup d’hommes rencontrent cette solitude même lorsqu’ils sont entourés de leurs potes. Un chiffre reflète à mon sens cet apprentissage forcé de la solitude émotionnelle chez l’homme : « En 2014, 1029 personnes se sont donnés la mort en Suisse (754 hommes et 275 femmes) » 2, soit environ une femme pour 3 hommes. Comment expliquer une telle différence ? Nos cerveaux et nos neurones sont-ils si distincts ? Je pense que non. Durant ma formation en psychologie, et dans le quotidien de ma pratique clinique, j’ai appris et constaté que les hommes parlent moins volontiers de leurs émotions et font moins appel à l’aide que les femmes. Ceci est principalement expliqué par notre éducation et par les normes créées par notre société patriarcale.Ces dernières nuisent tant aux femmes qu’aux hommes car elles nous enferment dans des schémas nous isolant parfois des autres mais surtout de nous-mêmes. C’est une forme d’aliénation, une aseptisation de nos personnalités qui sont plus uniques encore que nos empreintes digitales. Via ces normes bien délimitées, la société patriarcale nous façonne pour mieux nous contrôler. Il est en effet plus facile d’anticiper les besoins et les réactions de sujets identiques. Il n’y a ainsi plus des personnes, mais des hommes versus des femmes. Deux entités bien séparées, aux frontières si rigides que les quelques « erreurs » se situant entre deux sont directement qualifiées d’anormales.Cette tendance à réduire le monde et les perceptions que nous en avons en deux catégories bien distinctes se nomme clivage en psychologie. Le clivage fait partie des mécanismes de défenses, tout un panel de stratégies mises en place lorsqu’un individu se trouve en situation de souffrance. Ces mécanismes de défense sont variés et certains sont plus efficients que d’autres. Le clivage peut s’avérer efficace sur une courte période, mais délétère sur le long terme. En effet, en réduisant le monde et nos expériences en éléments binaires, il rigidifie le rapport qu’un individu entretient avec ces derniers. Cette rigidification et la suppression des nuances sont sources de souffrance. Comme celle que mon père a pu me confier, comme la mienne dont je parlerai à l’occasion d’un prochain écrit.


Nous sommes tous uniques, et cette société cherche à appauvrir nos richesses au profit des siennes. J’étais très émue de constater lors de cet immense rassemblement vendredi que certaines de ces frontières sont en train de s’effriter, laissant place à d’autres couleurs. À nous de continuer à faire évoluer cela en commençant par prendre soin de la diversité de notre jardin intérieur, tout en refusant de le faire correspondre à un agencement pré-établi.



1 (p.28) – Despentes, V. (2006). King Kong Théorie. Paris : Editions Grasset & Fasquelle

2 Département fédéral de l’intérieur DFI ; Office fédéral de la statistique OFS. (2014). Statistiques des causes de décès 2014.

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Rowenna

Based in Lausanne, Switzerland 

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