Search
  • Elise Dottrens

Rouge à petites lèvres


© Sarah Lambert

Ça commence par une brulure dans le bas du dos, au niveau des lombaires. Au début, j’ai presque cru à une douleur musculaire, due à une mauvaise position. Mais c’est bien pire que ça. La douleur avance bientôt dans le bas du ventre, elle réchauffe dangereusement les intestins vers le haut. J’ai un besoin pressant d’utiliser les toilettes. Dans les trois heures qui suivent j’y irai trois fois. Alors la douleur augmente, augmente et augmente encore, jusqu’à me faire vaciller. Je transpire, je titube. Je vomis. La souffrance descend jusque dans les jambes et m’envoie des chocs jusque dans les genoux. Je ne peux plus les bouger, je ne peux plus me lever. Rien ne se passe dans ma tête, il n’y a que cette douleur, cette torture, et je prie le ciel, j’implore que ça s’arrête. Mais c’est seulement après plusieurs heures et de puissants anti douleurs que les convulsions se calment et que je sombre dans une somnolence qui va durer trois jours. Et puis, ensuite, il y a le sang qui coule. Ce sang d’un rouge presque pourpre, cette sensation de chaleur quand je le sens couler. Et ce soulagement de le sentir hors de moi plutôt que dedans. 

Vous êtes choqués ? Alors vous faites partie des 51% d’hommes que les règles dégoutent ou des 58% des femmes qu’elles mettent mal a l’aise. « Etre indisposée », « avoir ses ragnagnas», « l'arrivée de l'armée Russe », « avoir ses ketchup » (huh ?!), on a inventé tout un panel d’expressions pour éviter de dire l’essentiel : JE SAIGNE ET DONC JE SUIS EN BONNE SANTE. Parce qu’il ne s’agit que de la réalité. Ma réalité ainsi que celle des 4 milliards de femmes qui habitent ce monde. Alors pourquoi, en 2018, en sommes-nous toujours au stade de cacher son tampon en allant au toilettes, même en l’achetant ? Pourquoi est-ce qu’avoir ses règles est encore une mauvaise excuse quand une femme s’affirme ?


En 1947, "L'Histoire de la Menstruation" un film sur le processus de la menstruation, produit par Walt Disney, fut montré dans les classes dans le but d’éduquer filles et garçons sur ce que signifient les règles. Une narratrice y explique l’anatomie de la femme, et dément aussi certaines croyances comme l’interdiction de se baigner ou de faire du sport. « {…} il y a ce vieux tabou contre le sport. C’est insensé. Faire de l’exercice est bon pour toi pendant tes règles. Utilise simplement ton bon sens. »

Ce film fut considéré comme une grande nouveauté (jamais avant un film contenait le mot « vagin »). Cependant, la narratrice continue par conseiller au jeunes filles de continuer à sourire, parce que peu importe comment elle se sent, elle doit vivre en société. Il semble que depuis 1947 les mentalités n’ont pas beaucoup changé..

Ces croyances et traditions sont en effet malheureusement encore bien ancrées dans les cultures de certains pays. Au Japon, par exemple, il est bien connu qu’une femme ne peut aspirer à tenir un restaurant de Sushis, car avoir ses règles altèrerait le gout du poisson. Dans certains pays d’Afrique, les écoles manquant de toilettes, 28% des jeunes filles ratent systématiquement l’école faute de pouvoir se changer. Au Pakistan, 44% des femmes n’ont pas accès aux tampons ou serviettes dont elles ont besoin. Mais, bien pire encore je crois, une tradition hindoue qui considère les femmes impures et toxiques pendant leurs règles les envoie passer une semaine par mois dans une cabane, isolées et privées de contact humain. En 2017, l’une d’entre elles est décédée après s’être fait mordre par un serpent dans une de ces huttes. Début 2018, une autre est morte asphyxiée car sa hutte a pris feu et personne n’est venue la secourir.

Si ces traditions sont si ancrées dans les esprits, cela n’empêche pas une poignée de femmes de se révolter contre ce non-sens. En 2015, après avoir rappelé que les femmes indisposées ne seraient pas permises au temple en période de menstruation, le chef d’un temple hindou a décrété qu’il installerait des détecteurs à l’entrée de celui-ci pour retenir les femmes considérées comme « impures » pendant leurs règles. Les Indiennes ont immédiatement réagi, dont Nikita Azad, en lançant le hashtag #happytobleed (en francais : « contente de saigner »). Des associations comme feminisminindia et menstrupedia ont soutenu l’initiative et des centaines de femmes ont posté des photos d’elles pour soutenir le mouvement. 

Ailleurs dans le monde, des organisations comme Clue proposent des aides au jeunes filles, sous forme de d’applications ou de sites internet où poser leurs questions suivre leur cycle. D’autres, notamment PERIOD et Myna Mahila à Mumbai  veulent alerter l’opinion publique et distribuent des produits d’hygiène aux femmes qui en ont le plus besoin.



© Rupi Kaur

Rupi Kaur, artiste peintre et poète indienne immigrée au Canada a aussi fait parler d’elle en postant une série de photos intitulées « period ». L’une d’entre elles, montrant l’artiste elle même couchée sur son lit de dos, avec une tache de sang rouge foncée sur son entre jambes et sur le lit, a fait le tour du monde et choqué plus d’un. Instagram l’a supprimée car considérée comme choquante, et cela à deux reprises. L’artiste l’a repostée à chaque fois. Elle répond ainsi dans une interview : "Je voulais démystifier les idées de la société sur les règles, montrer qu’on peut ‘etre choqué par quelque chose d’aussi normal, d’aussi universel, tout en acceptant des images de femmes utilisées comme des objets ou sexualisées." 

Autre obstacle : les taxes sur les produits d’hygiène féminines tels quel les tampons et les serviettes. En Grande Bretagne, elle s’élève à 5%. Si de nombreux pays comme le Canada, la France ou la Belgique ont annoncé la fin ou une forte réduction de la taxation en début de cette année, le gouvernement suisse annoncé qu’elle resterait à 8% chez nous. En effet ces produits sont encore sur la liste de ceux considérés comme "de luxe."  Une étude du Guardian de novembre 2017 offre de calculer combien une femme avait déjà dépensé pour ses règles, selon son âge et l’année de ses premières règles. Pour moi, cela monte à £464, dont £22 pour les taxes. 

Sarah Lambert, artiste française basée à Bali, a aussi sorti une série de dessins aquarelles sur le thème. Elle est elle aussi choquée du manque de reconnaissance de la souffrance des femmes. "On ne parle de loin pas assez des règles, alors que c'est normal et banal. On devrait être respectées beaucoup plus vu ce qu’on endure." 

Alors, qu’est ce que tu peux faire, TOI, pour arrêter ce diktat de la honte des règles ? Pour ne plus devoir te cacher, devoir trouver des excuses, garder le silence ? Ou pour que ta femme, ta mère, ta sœur se sente aimée et respectée même quand elle a ses règles ?

Renseigne-toi, et tu apprendras à voir la beauté d’une femme pleine de sang. Oui oui, promis.

Faites l’amour pendant les règles. Ça peut briser la glace assez radicalement Ce n’est que du sang, qui peut d’ailleurs servir de lubrifiant efficace.. En plus, l’orgasme est un anti douleur naturel qui peut faire passer cette mauvaise période plus facilement !

Utilise le terme « avoir ses règles ». Une femme qui a ses règles a ses règles, un point c’est tout. Et comme disait Hermione Granger, « la peur d’un nom ne fait qu’accroitre la peur de la chose elle-même ».

Les fuites arrivent. A toutes. C’est déjà assez embarrassant, on n’a vraiment pas besoin de commentaires moqueurs en plus. Riez-en, nettoyez, et on en parle plus.

Il est temps d’agir et de voir la réalité en face. Une femme qui saigne est une source de vie.


Pour aller plus loin... 

PERIOD, the menstrual mouvement 

www.period.org

Myna Mahila 

www.mynamahila.com

Feminism in India

www.feminisminindia.com

Menstrupedia

www.menstrupedia.com

0 views
Rowenna

Based in Lausanne, Switzerland 

Find us on Insta..
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now